Comment analyser une photographie ?

Lors des cours donnés à Bx Art, il est courant que les élèves soient amenés à analyser les images de leurs camarades, voire même, lorsqu’ils arrivent au niveau 4, soient capables de fournir une analyse complète des leurs. Non seulement cet article vous permettra de distinguer les différentes étapes nécessaires à l’analyse d’une photographie, en plus il vous ouvrira des pistes de réflexion sur la façon de mener à bien les étapes de votre série de photo.

1. Description factuelle

Qui est l’auteur de l’image ?

Pour comprendre une image, il est important de connaître le contexte culturel dans lequel se trouve l’auteur : son époque, sa situation géographique, son histoire, mais aussi, sa façon de travailler. Quels sont les thèmes que l’auteur aborde en général et les problématiques qui constituent sa ligne directrice ?

« Migrant Mother », Dorothea Lange, 1936

Exemple ci-dessus : « Migrant Mother » est une photographie de Dorothea Lange prise en mars 1936 pendant la Grande Dépression. Dorothea Lange, photographe indépendante, est commissionnée par la FSA (Farm Security Administration) afin de documenter la situation des paysans et de leur pauvreté, afin de récolter des soutiens financiers des hautes sphères politiques. Dorothea Lange est repérée par la FSA par le biais de ses photographies poignantes sur les sans abris.

Que voit-on sur l’image ?

Faites une liste des éléments apparents sur l’image : combien y a-t-il de personnages ? Qui sont-ils ? Que sont-ils en train de faire ? Quels vêtements portent-ils ? Ces questions peuvent vous permettre de tirer des conclusions sur leur époque, leur situation familiale, financière ou leur métier. C’est de là que part toute l’analyse d’une image : les faits sont importants pour mettre en lumière une problématique, qui constitue l’étape suivante de notre analyse.

L’image présente trois personnages : une femme d’une quarantaine d’années et deux enfants en bas âge se réfugiant dans son épaule. La femme a l’air de regarder au loin, dépassée par un événement, que l’on présume être la pauvreté (les vêtements déguenillés nous donnent cette information). Les enfants se cachent derrière les épaules de leur mère comme pour fuir l’objectif ou par simple fatigue ou tristesse. En jetant un second regard plus attentif à l’image, on distingue, dans les bras de la mère, un bébé endormi, à la figure salie de poussière.

En vérifiant les faits, je découvre que sur la photo figure Florence Owens Thompson, en réalité âgée de 32 ans. Son regard est celui d’une femme épuisée et usée, mais toujours digne.

Portrait de Dorothea Lange

2. Problématique abordée

Thème de la photographie

En partant des précédentes interrogations, il vous est désormais possible d’émettre des hypothèses sur le thème de la photographie et la problématique abordée par l’auteur. Quel est le message que l’auteur tente de faire passer ?

Comme noté plus haut, Dorothea Lange réalisait, avant d’être repérée par la FSA, des portraits de sans-abri. Inquiétée par la pauvreté, elle en faisait son sujet principal et fut ainsi appelée à réaliser des images des paysans au sommet de la Grande Dépression américaine. Au travers de cette image, qui constitue désormais un document historique important, Dorothea Lange témoigne de la misère dans laquelle des familles se retrouvaient. Ici, une femme seule avec ses trois enfants, qui regarde au loin comme si elle espérait un avenir meilleur.

Dorothea Lange, Sick migrant child. Washington, Yakima Valley, Toppenish

Point de vue de l’auteur

Le photographe peut choisir de se positionner comme acteur ou observateur.

Il est acteur lorsqu’il a créé une interaction avec son sujet, lorsqu’il est partie intégrante de son histoire ou qu’il choisit d’adopter une attitude de partage avec ses protagonistes. Il est acteur lorsqu’il vit ou a vécu les thématiques abordées dans son image. Son point de vue est subjectif. Il est indissociable de sa problématique et il choisit d’aborder le thème de façon engagée : en dénonçant un fait ou montrant du doigt une histoire personnelle.

Il est observateur lorsqu’il choisit d’inventorier une situation en se positionnant comme spectateur neutre. Il est rare de rencontrer des photographes totalement neutres : même dans le cas de reportage photo, l’auteur de l’image adopte un point de vue qui lui correspond, ne serait-ce qu’en choisissant de cadrer un élément plutôt qu’un autre pour montrer ce qui l’entoure. Le point de vue neutre, ou « objectif » serait plutôt le lot d’un photographe commissionné qui se rend sur un événement corporate où il doit photographier des conférenciers, un buffet et les interactions entre les protagonistes invités.

Dans le cas d’une analyse de l’image, il est forcément beaucoup plus intéressant de s’attarder sur une image « artistique » qui puise sa source dans la subjectivité évidente du photographe. Il faut donc essayer de comprendre d’où part cette subjectivité, comment le photographe se place par rapport à son sujet (est-il critique ou soutien pour celui-ci ?) et quelles sont les solutions qu’il propose pour résoudre la problématique.

Le point de vue de Lange est totalement subjectif. Même appelée à documenter la situation par la FSA, on ressent une véritable implication de l’auteur par rapport à cette problématique, rien qu’en observant le choix de son sujet. En croisant cette famille, elle se serait attardée pendant une dizaine de minutes afin de réaliser cette image emblématique. On ressent également comme une identification à son sujet : celui d’une femme, seule mais toujours digne, élevant ses trois enfants dans une misère qu’elle s’attache à combattre.

Dorothea Lange: The Arnold Children, Michigan Hill, Washington, 1939

3. Moyens techniques

Quelles sont les techniques mises en place pour développer le sujet ? Voici une petite liste non exhaustive des questions à se poser :

  • composition : l’auteur utilise-t-il des règles de composition académique et comment a-t-il choisi de les interpréter ? Si non, quelle est la justification de son non-respect des règles ? Pourquoi a-t-il placé le sujet au centre de son image au lieu de la décentrer pour le placer dans un point de force ?

  • distance par rapport au sujet : le photographe a-t-il choisi de photographier son sujet de loin, en utilisant une longue focale ? A-t-il plutôt décidé de se rapprocher de celui-ci ? Le sujet est-il conscient d’être photographié ?

  • argentique/numérique : le photographe travaille-t-il en numérique ou en argentique ? Quel est le type d’appareil utilisé ? Si c’est un compact, a-t-il choisi de se faire discret pour se faire oublier de son sujet ? Si c’est une chambre technique, est-ce pour obtenir un maximum de détail ?

  • style de l’image : l’image a-t-elle été retouchée ? Si oui, pourquoi ? L’image est-elle en couleur ou en noir et blanc ? Celle-ci présente-t-elle un fort contraste ?

Dorothea Lange, Migrant Mother Composite

Après avoir établi une liste des éléments techniques de l’image, posez-vous la question de ce pourquoi telle ou telle technique fut utilisée plutôt qu’une autre et si le choix présente une cohérence par rapport à son sujet. Un photographe qui justifie l’utilisation du noir et blanc parce qu’il trouve ça « joli », peut décrédibiliser son implication dans la problématique qu’il choisit d’aborder.

À l’époque, l’argentique n’était pas encore un choix, c’est donc en toute évidence que Dorothea Lange se serait munie de sa pellicule. Cependant, l’argentique dénote toutefois d’une possibilité de « mitrailler » beaucoup plus limitée et ainsi, peut-être, d’une vision plus honnête et « directe » du sujet.

Le noir et blanc, à l’époque, était complètement majoritaire chez les photographes car ce n’est que bien après que la couleur sera introduite dans les travaux artistiques. La couleur, à la base utilisée pour la publicité, fut longtemps considérée comme vulgaire !

La mère est centrale dans l’image, les enfants l’entourant de part et d’autres comme une Madonne, elle regarde un point au loin que l’auteur a choisi d’exclure de sa composition. Elle fait figure de pillier pour sa famille nombreuse (qui, d’après les faits, seraient beaucoup plus large que celle apparente sur l’image) de part sa présence si importante dans l’image.

À cette distance, on ne peut qu’imaginer que le sujet est conscient d’avoir été photographié, bien que son regard fuyant pourrait nous donner les indications contraires. Par contre, les têtes tournées des enfants peuvent toutefois nous permettre de dire que l’objectif était visible. Commissionnée pour documenter la situation, il paraîtrait étrange que Dorothea Lange ait tenté de se faire toute petite et invisible aux yeux de ses sujets.

Dorothea Lange

4. Conclusion : analyse personnelle

Votre analyse bien développée, il faut maintenant vous faire un avis sur l’image que vous venez de détailler :

  • Les moyens techniques mis en oeuvre présentent-ils une véritable cohérence avec la problématique abordée ?

  • Qu’aurait pu faire le photographe pour améliorer son image ?

  • Le point de vue vous paraît-il suffisamment éthique ?

Les moyens techniques, dans le cas présent, découle de toute une série de paramètres inévitables à cette époque et, par conséquent, ne peuvent en aucun cas être analysés dans un esprit de cohérence avec la problématique abordée.

L’éthique de cette photographie reste toutefois à discuter car, devenue emblématique, l’image devint aussi la source de mensonges véhiculés par la presse afin de sensibiliser à la misère et de réaliser une véritable propagande gouvernementale.

Vous avez désormais toutes les clés en mains pour émettre des critiques constructives sur des œuvres et, également, en connaître les tenants et les aboutissants. Ce petit exercice est, bien entendu, totalement applicable à vos propres travaux et peut tout à fait vous permettre de réaliser des images dont l’implication sera telle que l’analyse en sera riche!

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